
Derrière les récits convenus de « démocratie », « antiterrorisme » ou « lutte antidrogue » se joue une bataille plus profonde : l’avenir de la monnaie du pétrole. Alors que le pétrodollar vacille sous l’effet de stratégies de contournement et d’innovations de règlement transfrontalières, le Venezuela s’impose comme un test décisif de la recomposition monétaire mondiale. Au cœur de cette bascule, trois réalités se superposent. D’abord, le mécanisme du pétrodollar n’est pas qu’un prix de vente en dollar mais une architecture complète de facturation, assurance, transport, raffinage, compensation et règlement tissée depuis 1974 autour de l’accord Kissinger–Riyad et des infrastructures juridiques et financières occidentales. Ensuite, la dédollarisation n’est plus un slogan mais un faisceau de pratiques concrètes : contournement de SWIFT, paiements en RMB, roubles ou euros, recours à des flottes et assureurs « gris », et essor d’alternatives comme CIPS, les lignes de swap de la PBoC ou mBridge pour des règlements instantanés entre banques centrales. Enfin, l’arbitrage stratégique s’aiguise : plus Washington recourt à la coercition – sanctions secondaires, normes extraterritoriales, pressions de conformité – plus s’accélèrent la diversification des réserves (retour en grâce de l’or, baisse de la part du dollar) et la construction d’infrastructures parallèles, de la Russie à l’Iran, de l’Arabie saoudite à la Chine, jusqu’aux BRICS élargis. Dans ce contexte, chaque baril non libellé en dollar érode non seulement la demande structurelle de billets verts qui finance les déficits américains et la projection de puissance à faible coût, mais aussi la capacité de la place occidentale à imposer ses standards, ses chambres de compensation et sa juridiction.

Le Venezuela condense ces tensions et en révèle la portée systémique. Détenteur des plus vastes réserves prouvées, Caracas a expérimenté une panoplie d’échappatoires – facturation en yuans et en euros, canaux de règlement hors SWIFT, intermédiation opaque, rapprochement avec les BRICS, coopération énergétique renforcée avec la Chine, la Russie et l’Iran. L’histoire récente rappelle que toute tentative de dédollarisation énergétique d’Irak à la Libye a coïncidé avec une rupture brutale de l’équilibre politique local et un retour subséquent à la norme dollarisée. Mais l’époque a changé: la reconfiguration accélérée des flux russes vers l’Asie depuis 2022, les signaux saoudiens d’acceptation de règlements en monnaies alternatives, les pratiques hors dollar durablement ancrées en Iran, la montée en puissance de CIPS et l’expansion des swaps de la PBoC, les tests de mBridge, ainsi que l’élargissement des BRICS et l’augmentation des achats d’or par des banques centrales émergentes, dessinent un paysage moins unipolaire. Une adhésion du Venezuela aux BRICS aurait un effet multiplicateur: effets de réseau renforçant la liquidité des circuits non-dollar, alimentation d’infrastructures parallèles (CIPS, swaps RMB/monnaies locales, plateformes interbancaires expérimentales), et bascule progressive de maillons critiques – assurance, transport, raffinage – vers des acteurs non occidentaux. La question devient moins « en quelle monnaie vend-on le pétrole ? » que « qui contrôle la chaîne de valeur et les points de coercition ? ». La réussite de cette mue dépendra de la profondeur des marchés en monnaies locales (liquidité, dérivés, couverture, droit applicable), de la robustesse technique des nouvelles tuyauteries financières, et de la capacité des BRICS à agir de manière coordonnée plutôt que fragmentée.

Au bout du compte, le dilemme stratégique est clair. À court terme, la tentation d’imposer par la force la continuité du pétrodollar est réelle; à moyen terme, l’effet boomerang guette, car la contrainte nourrit la course à la redondance monétaire et infrastructurelle dans le Sud global. Si l’hégémonie monétaire exige désormais la coercition pour se maintenir, elle révèle sa fragilité intrinsèque: une monnaie de réserve durable repose moins sur l’artillerie que sur la confiance, la profondeur des marchés, la prévisibilité juridique et l’ouverture des comptes de capital. Voilà le paradoxe: plus la défense du pétrodollar paraît militaire ou réglementairement coercitive, plus une transition vers un monde réellement multipolaire – monétaire et énergétique – devient plausible. Au carrefour de ces dynamiques, le Venezuela pourrait bien être l’étincelle qui accélère le réalignement: un laboratoire de dédollarisation dont l’issue dira si le message « défiez le dollar et vous serez punis » continue de dissuader – ou, au contraire, catalyse la consolidation d’une coalition de contournement capable de réécrire les règles de l’économie pétrolière et, avec elles, l’ordre monétaire international.
